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Les Mots
Autobiographie autocritique de Jean-Paul Sartre

Lire
Cette première partie est un récit des origines, une évocation de l’existence de « Poulou » entre un vieillard cabotin, son grand-père, professeur d’allemand, sa grand-mère, réfugiée dans la lecture des romans, et sa mère, infantilisée et qu’il pourrait prendre pour sa sœur. Immergé dans les livres, l’enfant y découvre le monde, s’identifie à leurs héros, passe à côté de la réalité en se pliant, « caniche d’avenir », aux rôles que lui offre la comédie familiale.

La famille de Jean-Paul Sartre est, tant du côté Schweitzer (maternel) que Sartre (paternel), bourgeoise et cultivée. Il naît d’une mère « sans argent ni métier » : Anne-Marie Schweitzer, et d’un père officier de marine : Jean-Baptiste Sartre, qui meurt juste après la naissance de ce fils unique. « La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie : elle rendit ma mère à ses chaînes et me donna la liberté. »

Jean-Paul Sartre grandit chez ses grands-parents Charles et Louise Schweitzer, en compagnie de sa mère infantilisée qu’il pourrait prendre pour sa sœur : « de moi-même je la prendrais plutôt pour une sœur aînée ». Il dit avoir gardé une préférence pour ce lien entre frère et sœur ; on rencontre en effet plusieurs fois dans son œuvre un frère et une sœur étroitement liés : Ivich et Boris dans les Chemins de la liberté, Oreste et Electre dans les Mouches, Franz et Leni dans les Séquestrés d’Altona.

Charles Schweitzer, un Alsacien, enseignait le français aux étrangers, surtout aux Allemands, à Paris. C’était un vieillard majestueux, à la longue barbe blanche, qui, très comédien, jouait les pères nobles tout en déployant avec ostentation beaucoup d’affection pour son petit-fils. Louise Schweitzer se réfugiant la majeure partie du temps dans la lecture de romans, c’est lui qui assura la majeure partie de l’éducation de Jean-Paul. Celui-ci est donc fortement délaissé. Tout comme son grand-père, il apprend à jouer la comédie : enfant unique, il est choyé par tous, rendu surtout soucieux de plaire et de "bouffonner", ce qui, dit-il, est le sort de tous les enfants bourgeois. Plaire devient ainsi son but principal : plaire à sa mère (Œdipe), plaire à sa grand-mère et à son grand-père, et plaire aux adultes. « Un seul mandat, plaire ; tout pour la montre. »

Sa découverte de la lecture devient elle-même une réelle comédie : il lit ce qu’il pense devoir plaire à son grand-père, toujours afin de plaire. « Fuir les grandes personnes dans la lecture, c’était le meilleur moyen de communiquer avec elles [...]. Vu, je me voyais : je me voyais lire comme on s’écoute parler ». Mais, dans le même temps, lire devient pour lui une passion sincère : il lit pêle-mêle les classiques de la bibliothèque de son grand-père et les illustrés pour enfant, qu’il préfère en secret et qu’il cache à son grand-père. Ainsi, Jean-Paul, laissé pour compte et n’allant pas à l’école, découvre un monde à travers ses lectures.

En grandissant, Jean-Paul s’aperçoit de l’apparence de la superficialité de sa comédie. De plus, il se rend compte que tous, enfants, adultes, jouent la comédie ; et qu’il n’a pas de talent particulier. « J’étais rien : une transparence ineffaçable. »

Ecrire
Deuxième partie. Quand il devient capable d’écrire, il identifie naturellement l’écrivain à un héros et se rêve en grand écrivain sauveur de l’humanité, méconnu mais un jour transfiguré par la gloire. Lucide, à la fin du texte, le « je » ne voit plus dans la littérature qu’un métier, une activité parmi les autres.

Jean-Paul Sartre prend, dès son enfance, l’habitude d’écrire, afin de plaire, « pour la montre ».  « J’écrivais par singerie, par cérémonie, pour faire la grande personne. » Il commence par écrire des cartes postales en vers à son grand-père lors d’un voyage, puis il écrit des récits d’aventures qu’il s’amuse peu à peu à corser d’épisodes héroïques ou effrayants de son invention.

Ces écrits, plagiant ses propres lectures, et déplaisent à son grand-père : celui-ci, ne trouvant en réalité aucun talent à son petit-fils, lui prédit une carrière d’écrivain de peu d’importance. Jean-Paul se montre d’une volonté frôlant l’obstination. A l’âge de huit ans, il a un violent sursaut : « je refilai à l’écrivain les pouvoirs sacrés du héros. » Ainsi, il se considère non plus comme un enfant qui écrit, mais comme « un vrai paladin dont les exploits seraient de vrais livres. »

Très ambitieux, il s’imagine une carrière d’écrivain martyr, et il rêve d’une gloire posthume, la gloire de l’écrivain mort : « je choisis pour avenir un passé de grand mort et j’essayais de vivre à l’envers. Entre neuf et dix ans, je devins tout à fait posthume. » Ainsi, bien qu’il y ait dans toute cette activité littéraire enfantine beaucoup de comédie destinée à son entourage, ces occupations échappent bientôt à la comédie par la passion exclusive de Jean-Paul, sans aucun rapport avec la complaisance sans sincérité de sa famille.

Cependant, pour son grand malheur, Jean-Paul est retenu par le cocon familial et il manque de camarades de son âge, qu’il ne rencontre que quand, de façon tardive, il va régulièrement à l’école.

L’auteur conclut son livre par cette phrase : « Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

Cette phrase s’oppose au début des Confessions de J-J Rousseau :

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre."

 

Source : Profil d'une oeuvre des Editions Hatier

 
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