Pierre Corneille
Né à Rouen en 1606, fils aîné d'un avocat au Parlement et « Maître enquêteur des Eaux et Forêts du baillage de Rouen », il fait ses études chez les Jésuites et devient avocat. Timide, il plaide peu souvent ; son père, en 1628, lui achète alors deux charges, c'est-à-dire des postes de fonction publique : avocat du roi au siège des Eaux et Forêts et « Conseiller et premier avocat en l'amirauté de France à la Table de marbre de Rouen ». Ces deux offices ont beau lui demander beaucoup de travail, il se met à écrire pour la scène. Il confie sa première pièce, une comédie, Mélite (1623) à la troupe de Mondory qui passe par Rouen. La pièce remporte du succès à Paris et Mondory l'invite à écrire pour sa troupe. Clitandre (1631), sa première tragi-comédie, n'a pas de succès. Il écrit alors une série de quatre comédies qui l'établissent d'emblée comme le plus important auteur comique de son temps : la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante et la Place Royale. Lorsque Mondory et sa troupe s'installent au Marais, il leur donne une première tragédie, Médée (1635) et, l'année suivante, cette troublante comédie baroque qu'est l'Illusion comique (présentée au Théâtre Denise-Pelletier en 1990). Corneille, à ce moment-là, est surtout connu pour ses talents comiques, ses vers qui sonnent avec force et un sens de la construction supérieur à celui de ses contemporains. Rien ne laisse vraiment présager le Cid.
Et lorsque le Cid est créé au Marais en janvier 1637, c'est un triomphe aussi total qu'inattendu. On a peine à imaginer le succès du Cid. On pourrait le comparer à celui du premier long-métrage au cinéma : Birth of a Nation de Griffith en 1914. Avec ces deux oeuvres, un divertissement devient un art, et cet art acquiert brusquement un poids culturel et social inédit. Le triomphe est tel, qu'il provoque une crise culturelle : Corneille vient de montrer à la France les possibilités du théâtre et la véritable puissance du médium. Un violent débat public - la querelle du Cid - s'ensuit. On reproche à la pièce son immoralité, son manque de respect des règles (que l'on tente d'établir à cette époque), ses faiblesses dramaturgiques et... ses fautes de français. En fait, au-delà du Cid, c'est du théâtre même qu'on discute : la France découvre avec effroi ce que l'on savait depuis cent ans en Espagne et depuis cinquante ans en Angleterre : que le théâtre est la plus puissante technologie de communication de ce temps. Et la société française croit qu'il est important de la réglementer.
Le succès du Cid et la violence de la querelle font que Corneille cesse d'écrire pendant trois ans. Puis, ayant visiblement compris que l'envergure philosophique et théâtrale du Cid portait les germes du théâtre de l'avenir, il donne en ligne ses quatre chefs-d'oeuvre tragiques, tous inspirés par la grandeur morale que l'on associait alors à la Rome antique : Horace (1640), Cinna (1641), Polyeucte (1642) et la Mort de Pompée (1643). C'est aussi de cette époque que datent ses deux meilleures comédies : le Menteur (1643) et la Suite du menteur (1644).
À partir de ce moment, il connaît une carrière en dents de scie. Pendant la majeure partie des années 1650, suite à des échecs au théâtre, il s'adonne à une traduction en vers de l'Imitation de Jésus Christ, ce grand ouvrage de piété anonyme publié en latin au quinzième siècle. Il revient au théâtre en 1659 et, l'année suivante, publie ses oeuvres complètes, édition où chaque pièce est accompagnée d'un « examen » théorique. Il s'installe à Paris en 1662, mais il est rapidement éclipsé par le jeune Racine. Sa dernière pièce sera Surena en 1672. Il meurt, plutôt amer, en 1684.
Les trente-six pièces de Corneille forment un ensemble diversifié. Il laisse une étonnante galerie de héros : droits, héroïques, admirables. Il se situe dans un champ moral que Racine fera éclater : les héros raciniens sont tout, sauf admirables. Il aura aussi créé un type de situation - le fameux dilemme cornélien - où le héros, quoi qu'il fasse, perd quelque chose d'essentiel.
Source : d'après www.denise-pelletier.qc.ca