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Guy de MaupassantGuy de MAUPASSANT

Guy de Maupassant est né le 5 août 1850, soit au château de Miromesnil, près de Dieppe, commune de Tourville-sur-Arques, soit à Fécamp chez sa grand-mère maternelle, 98, rue Sous-le-bois, aujourd’hui Quai Guy-de-Maupassant et Avenue Jean-Lorrain - où la présence de sa mère est attestée quelques jours auparavant. Tablant sur la répétition de la mise en scène à la naissance du second fils, Hervé, et sur plusieurs indices concordants de dissimulation, les biographes contemporains accréditent de plus en plus l’origine fécampoise, habilement escamotée par la mère, Laure de Maupassant née Le Poittevin, d’ancienne famille normande, cultivée et sensible. Malheureusement, depuis son mariage, elle développe des troubles névrotiques : migraines, crises nerveuses. Elle vivra des journées enfermée dans le noir ; elle tentera de se suicider à l’aide de ses longs cheveux. Maupassant, toute sa vie, sera très attentif à sa mère : séjours auprès d’elle, lettres nombreuses.

C’est, en tout cas, à Fécamp, parmi les enfants de pêcheurs, à deux pas de la mer et des grands voiliers qui l’attireront toute sa vie que le jeune Guy passe ses premières années. Une enfance ballottée dans un foyer désuni, entre une mère excessive et névropathe qu’il adore et un père faible qu’il méprise jusqu’à douter de la légitimité de son ascendance, mais avec lequel, devenu adulte, il ne rompt cependant jamais. Gustave de Maupassant (1821-1899), est d’origine lorraine. Sa famille s’est installée en Normandie à la génération précédente. Laure Le Poittevin, entichée de noblesse, lui en a fait rechercher les origines. Un Maupassant a été anobli en Lorraine en 1752. Gustave a obtenu le droit de porter la particule le 9 juillet 1846. Le mariage avec Laure a lieu le 9 novembre 1846 (A son tour, Guy de Maupassant se montrera attentif à sa généalogie). Gustave de Maupassant se révèle léger, volage, dépensier.

La scolarité se déroule au Lycée impérial Napoléon (aujourd’hui Henri IV) à Paris, puis à l’institut ecclésiastique d’Yvetot, où il restera de treize à dix-huit ans. Elève "ouvert", "docile", "poli", selon ses maîtres, il supporte difficilement les contraintes du pensionnat solitaire dans lequel il se trouve "enseveli" au milieu de condisciples "presque tous destinés au sacerdoce" (termes de ses lettres d’alors). De cette période sombre datent les premiers essais poétiques, d’inspiration symboliste. En 1856 lui naît un frère, Hervé, cette fois au château de Grainville-Ymauville près du Havre. En 1859, le père, ayant trop dépensé, doit exercer un métier ; il est employé, puis associé à un agent de change parisien. Chaque été, il revient passer les vacances chez sa grand-mère, ou dans la "chère maison" des "Verguies", acquise par ses parents en 1860, à Étretat. En 1860, ses parents se séparent à l’amiable, après des scènes dont Guy semble avoir été très marqué. Les enfants restent à Etretat avec Mme de Maupassant, dans la villa des Verguies. Maupassant fait d’abord des études avec sa mère et un abbé, vivant le reste du temps avec les petits paysans et pêcheurs.

Lancée en 1850, la cité balnéaire cauchoise est alors au zénith. A quelques dizaines de mètres les unes des autres, se dressent la villa d’Alphonse Karr, promoteur de la station, celle du fondateur du Figaro et du directeur de la Gazette de Paris, celle du bouillant Offenbach. Et, sur la plage, à même les galets, peignant la Vague ou les caloges, Corot, Courbet, Monet... Guy a sa barque, "bateau pêcheur tout rond en dessous", qui lui permet de lire au calme et d’aller se baigner au large avec son chien Matho. Sportif, excellent nageur, il participe au sauvetage des baigneurs imprudents, pris dans les remous de la porte d’Amont. C’est ainsi qu’il fait la connaissance, à quatorze ans, d’un anglais rescapé, le poète Swinburn, sorte de "maudit" raffiné à la Edgar Poe, à la fois idéaliste et sensuel, qui faisait scandale par sa réputation d’homosexuel et de sadique. Le repas donné en l’honneur du bénévole a de quoi surprendre : rôti de singe ! D’autant qu’au dessert le jeune homme a pu contempler, parmi les bibelots de son hôte étrange, une main d'écorché qui le fascine.

Il est en 1863 envoyé en pension à l’institution ecclésiastique d’Yvetot, dont l’atmosphère pieuse et renfermée ne lui convient guère. Entrecoupée d’absences pour "maladies", soignées au grand air d’Étretat, la dernière année, 1868, au collège religieux est écourtée sur une frasque sanctionnée par le renvoi, sous prétexte qu’il a écrit des vers inconvenants. Les quatorze mois que l’adolescent passe alors au Lycée Corneille de Rouen, comme interne de la classe de rhétorique, marquent un tournant capital de sa vie. C’est aussi cette année qu’il fait l’amour pour la première fois. Les deux attirances de l’adolescent : la femme et l’eau. Il fait la connaissance d’une Parisienne, lui dédie un poème dont elle rit avec des amis. Elle confirme son idée de la femme comme créature fausse, légère et méprisable,dont la raison d’être sur terre est de satisfaire l’appétit des mâles ; auprès de sa mère, à Etretat, il peut affiner son expérience humaine.

"Deux hommes, par leurs enseignements simples et lumineux m’ont donné cette force de toujours tenter", rappellera le "novelliere" confirmé. Ces deux guides, presque jumelés tant moralement que physiquement, le lycéen passionné de littérature les rencontre dès 1868. Le poète Louis Bouilhet tout d’abord, conservateur de la bibliothèque municipale de Rouen, qui accueille avec faveur les vers laborieux du débutant. Et Flaubert, le Viking de Croisset, ami de longue date de son oncle maternel Alfred, mort en 1848, vient régulièrement à Rouen par le coche d’eau et déambule, entre ses deux amis, devant les baraques de la foire Saint-Romain ou dans les rues mal famées des bas quartiers. Alfred Le Poittevin, fut le camarade d’études et intime ami de Flaubert (« Quand il (Flaubert) me reçut, il me dit, en m’examinant avec attention : "Tiens, comme vous ressemblez à mon pauvre Alfred" (...) il me dit d’une voix vibrante de l’intonation du passé : "Embrassez-moi, mon garçon, ça me remue le coeur de vous voir. J’ai cru tout à l’heure que j’entendais parler Alfred." ».

Bouilhet meurt subitement en juillet 1869 et malgré son abattement, Guy passe et réussit à Caen son baccalauréat en juillet. Inscrit en octobre à la faculté de Droit de Paris, il s’installe rue Moncey, dans le même immeuble que son père, vivant médiocrement de la pension que ce dernier lui alloue. La guerre survient. Le "deuxième soldat", Maupassant, mobilisé en juillet 1870, affecté à Rouen dans les services de l’intendance, participe sous la neige à la campagne de l’Eure. Expérience douloureuse, qui achève de mûrir l’adolescent poète par la désolation de la débâcle, rendue fatale du fait de la préparation insuffisante et du mauvais encadrement. Une part considérable des contes s’y réfère, mêlant viscéralement la haine de l’occupant à l’héroïsme des humbles et des réprouvés : Boule-de-Suif, Mademoiselle Fifi, La Mère Sauvage, Le Père Milon, (Deux Amis, pour ne citer que les oeuvres les plus fortes.

Démobilisé en novembre 1872, Guy de Maupassant est resté, comme Flaubert, totalement à l’écart de l’insurrection de la Commune qui a marqué la fin de la guerre. Pour se faire une "situation", il devient rond-de-cuir, d’abord au Ministère de la Marine en 1872, puis à L’Instruction Publique en 1878, chaque fois sur l’intervention de Flaubert. Après bien des hésitations, poussé par un intérêt grandissant qui répond aux demandes de Laure, le "Vieux" accepte d’encourager la vocation littéraire de Guy à deux conditions : qu’il écrive sans discontinuer et qu’il s’abstienne de publier. Ce programme austère convient au jeune homme, qui s’y tiendra pendant une décennie. A l’exception de deux nouvelles fantastiques parues en 1875 sous le pseudonyme de Joseph Prunier : La Main d’écorché qu’il n’a pas oubliée et qu’un conte de 1883, La Main", illustrera encore, et Le Docteur Héraclius Gloss, très influencé par le romantisme hoffmannien. La faune des ministères, qu’il côtoie pendant près de dix ans, constituera un autre sujet important de la maturité, depuis les Dimanches d’un bourgeois de Paris, paru en 1880, jusqu’à L’Assassin (1887).

Entre les heures grises du bureau, les veilles sous la lampe et les visites à Croisset pour recueillir l’avis du Maître, Maupassant s’est trouvé un dérivatif puissant : le canotage. Chaque week-end, dans sa yole "l’Étretat" qu’il remise à Bezons chez l’aubergiste Poulain, il rame le long des berges fleuries de la Seine, ivre d’air pur, en direction de Chatou, de Bougival, de l’île du Pecq aux guinguettes tressautantes sous le cancan, entre les barques effilées des "camarades", Léon Fontaine et Robert Pinchon, alias La Tôque et Petit Bleu, les comparses attendris de Mouche (1890). A l’approche de la belle saison, les heures de détente empiètent largement sur le travail, et Flaubert ne manque pas de rappeler à ses devoirs le "Gars de Bezons" qui se dissipe par trop ardemment aux bords de la Seine. L’eau, "Ma grande, mon absorbante passion", dira l’auteur de La Femme de Paul et d’Yvette, est bien le support d’élection de cette oeuvre de vertige. Eaux salines âprement vivifiantes de la Manche, dans les plus belles plages des romans ; eaux douces, alanguies, riantes en surface, invitant au plaisir, mais au charme captieux. De la lumineuse Partie de campagne, joliment adaptée au cinéma par Jean Renoir, au glauque hypnotisme de Sur l’eau, nous suivons cette métamorphose de l’élément et le virage progressif à l’angoisse de la grosse gaieté partagée. Joyeuse vie ; des filles, des prouesses sexuelles. Les effets d’une syphilis se font sentir dès 1877.

C’est aussi l’époque des rencontres hebdomadaires avec Zola, d’abord à Paris, au café Trapp, où l’auteur de Germinal réunit chaque jeudi un cénacle d’amis écrivains, puis, grâce au succès de L’Assommoir, dans la vaste demeure de Médan, près de la Seine, que Zola apprendra à connaître à bord du chasse-canard, "Nana", choisi et baptisé par Guy.

En 1880, Flaubert donne le feu vert pour l’édition. Paraissent simultanément un volume de vers, accueilli par un succès d’estime, et, dans un recueil collectif de six nouvelles sur le thème de la guerre Boule-de-suif. Outre Zola et Maupassant, Huysmans, Céard, Hennique et Alexis ont apporté leur concours à ces Soirées de Médan. L’entreprise est d’ailleurs à l’origine d’un contresens tenace sur les rapports de l’oeuvre de Maupassant avec l’esthétique naturaliste. Plusieurs critiques y ont vu, sinon un ralliement définitif, du moins des influences durables. C’est oublier les mises au point ultérieures sur un mouvement jugé "bas de plafond", à cause du déterminisme simpliste dont il se réclame.

Le succès est fulgurant et plusieurs éditions parallèles de Boule-de-suif le renforcent. En quelques semaines Guy de Maupassant est célèbre, la grande presse se l’arrache pour des feuilletons ou des chroniques. Mais l’euphorie est brutalement stoppée le 8 juin 1880, Flaubert est emporté par une attaque d’apoplexie. Après avoir assumé l’essentiel des préparatifs de la cérémonie mortuaire, Maupassant regagne Paris, dans un isolement moral complet. Il partage dès lors son temps entre la littérature, le journalisme et les voyages.

Les ennuis de santé, des troubles oculaires et une sensibilité au froid qui s’amplifiera apparaissent à cette époque et ne cesseront plus, nécessitant des séjours prolongés dans le midi à Antibes et à Cannes, Étretat où "La Guillette" est acquise en 1883, restera le troisième point d’attache.

Grand reporter au quotidien Le Gaulois (de 1880 à 1888), au Gil Blas (dès 1883) (plus épisodiquement au Figaro), Guy de Maupassant fait de 1881 à 1890, en compagnie de son valet de chambre et futur biographe François Tassart, quatre voyages de plusieurs mois en Afrique du Nord sur les traces de Flaubert qui avait soigneusement exploré, pour Salammbô, l’emplacement de l’antique Carthage. Voyages d’études, matière à "bloc-notes" dans des rubriques attitrées mettant en cause l’administration des "colonies", mais aussi entractes nécessaires d’une vie trépidante en métropole où contes et nouvelles sont publiés au jour le jour dans les principaux quotidiens. Lors de l’affaire tunisienne, il pense que les méthodes de colonisation française sont inadéquates : spoliation de paysans indigènes, injustices des colons contre les indigènes et surtout méconnaissance de leur civilisation, coutumes et religion ; pourtant il n’est pas ce que nous appellerions un « anticolonialiste », car il pense que les chefs indigènes sont despotiques et les tribus divisées. Il voudrait donc un changement profond de la politique française.Il participe en 1882 à une campagne menée dans Le Gaulois en faveur du petit employé misérable et obligé de garder des dehors dignes - ce petit employé dont il se moque d’autre part dans tant de récits, mais dont il connaît la triste vie (peinte d’ailleurs dans des récits tels que La parure ou A cheval ). Surtout, la guerre lui paraît atroce. « Quand j’entends prononcer ce mot : la guerre, il me vient un effarement comme si on me parlait de sorcellerie, d’inquisition, d’une chose lointaine, finie, abominable, monstrueuse, contre nature. » (Gil Blas, 11 décembre 1883). Il la dénonce directement dans le récit L’horrible, indirectement dans des récits comme Boule de Suif.

Dès 1881, situé à Fécamp, "derrière l’église Saint-Étienne", La Maison Tellier, une transposition à la Lautrec des "maisons" rouennaises de la rue des Cordeliers ; puis, le succès croissant, le débit s’accélère : cinquante par an entre 1882 et 1884, parmi lesquels Les Contes de la Bécasse, très proches par le sujet et l’esprit des Mémoires d’un Chasseur de Tourgueniev, que Maupassant rencontre alors fréquemment. Certains, comme L’Histoire d’une Fille de Ferme ou Le Père Amable ont fait l’objet d’une adaptation à la télévision par Claude Santelli, remarquable de fidélité. Après 1884, la production décline, pour tomber à cinq en 1890. Au Maupassant conteur, écrivain du souffle court, tenaillé par ses phantasmes, succède le Maupassant romancier, adversaire du maniérisme, du symbolisme, en bref de toute écriture artiste, soucieux de ne pas faire reconnaître le moi qui ordonne magistralement le récit.

En avril 1883 parait le premier roman, Une Vie qui se déroule sur le domaine des "Peuples", planté sur la falaise auprès d’Yport. La plupart des thèmes essentiels de l’oeuvre sont présents dans cet aboutissement de quatre années d’efforts interrompus, repris, stimulés par un Flaubert inquiet des prouesses nautiques : amour du pays natal, dégoût de la maternité mésalliances funestes et surtout la passion de l’eau, qui éclaire les plus belles pages, telle l’excursion vers Étretat dans la barque du père Lastique. La bâtardise également, leitmotiv de l’"orphelin volontaire" cherchant à rétablir par une littérature du Père des liens existentiels manquants. Du Papa de Simon" au "hamp d’Oliviers, c’est là un tourment vital que la maturité fait obsédant.

Une Vie connaît un succès immédiat. Dès lors, le rythme de parution des romans, bénéficiant d’une raréfaction des contes, tend à devenir annuel. 1885 : Bel Ami, oeuvre-fétiche, oeuvre-clé, qui rejaillit aussitôt sur son créateur, un journaliste aux dents longues comme Duroy, élégant et sociable comme lui, séducteur et bellâtre à ses heures comme lui, amoureux du terroir et terrorisé par la mort comme lui, mais n’ayant pas, comme lui, besoin d’une Madeleine Forestier pour terminer ses articles ! "Analyse d’une crapule", précise d’ailleurs Bel Ami écrivain, indiquant par delà les traits de similitude, qu’il s’agit bien d’un négatif de lui-même, et non d’une autobiographie primaire. Aussi efficacement que dans L’Argent d’Emile Zola, le monde grouillant de la finance, celle du krach de l’Union Générale et de la dette tunisienne, habilement transposé sert de toile de fond et, à l’occasion, de tremplin personnel à l’aventurier.

En 1887, Mont-Oriol, autre roman d’affaires opposant à travers des personnages très typés, le capitalisme parisien à la petite propriété rurale, est consacré à la création d’une station thermale. Un problème que Guy de Maupassant plusieurs fois curiste à Chatel-Guyon, connaît aussi de près. C’est de tous les romans, celui qui a le plus mal vieilli, guindé, morose, sarcastique, comme ces docteurs sans âge, à visage glabre et silhouette de pantin, ancêtres de Knock, qui hantent les officines enfumées des bains.

Le Double, personnage fantomatique à peine ébauché dans les nouvelles du début prend, avec Le Horla (1887), un volume saisissant. C’est d’un voilier, un imposant trois-mâts brésilien remontant la Seine, que s’échappe l’être immatériel. C’est sur des voiliers, les deux yachts "Bel-Ami" acquis en 1884 et 1888 que Maupassant entreprend à cette époque ses croisières en Méditerranée. L’eau ne suffit plus. Premier romancier volant, il part à deux reprises à bord du "Horla", ballon libre à hydrogène, vers le Nord, la Belgique, l’embouchure de I’Escaut.

De longs séjours à Étretat tempèrent cette frénésie de mouvement. C’est au cours de l’un d’eux, durant l’été 1887, que Pierre et Jean est écrit en huit semaines. Le thème de la bâtardise est de nouveau au centre de cette tragédie bourgeoise de l’adultère révélé par un héritage extérieur à la famille. Mais, cette fois, c’est le fils légitime, Pierre, qui se retire, laissant fortune et place au fils naturel, Jean, avec la bénédiction du mari trompé. Oeuvre trop courte pour un tirage séparé, Pierre et Jean vaut également par son importante préface, où Maupassant énonce en formules lapidaires sa conception du roman, vision personnelle du monde, récusant tout autant l’esthétisme exténué que les avatars populaires du roman mélodramatique et du roman distractif, aux histoires bien ficelées.

Un revirement complet : sujet, personnages et jusqu’au mode de parution, marque les deux derniers romans publiés, Fort comme la mort (1888) et Notre coeur (1890). Des artistes en mal de création, le peintre Bertin, le musicien Massival sont les protagonistes de ces oeuvres de bon ton, saluées unanimement par la critique, reçues pour la première fois par un public mondain longtemps réticent et bénéficiant d’un lancement spécial à la très sectaire Revue des Deux Mondes.

Les dernières années l’assombrissent. Le frère de Maupassant, Hervé, instable, causant de grands soucis à sa famille, successivement sous-officier, employé, agriculteur, devient fou peu à peu en 1887-88, est interné à Lyon en 1889, meurt à l’asile le 13 novembre de cette année. C’est Maupassant, déchiré, qui s’est occupé des soins et de l’internement. Lui-même est malade des signes tertiaires de la syphilis, et d’hérédité nerveuse : migraines, vertiges, troubles de la vue, alopécie, neurasthénie alternant avec des périodes d’exaltation, hallucinations. Présents depuis 1877, ces signes s’aggravent, causant à Maupassant des souffrances considérables à partir de 1888. Soigné au mercure, au bromure, aux excitants, il se drogue en outre à l’opium et à l’éther. Il prend des eaux à Chatelguyon, Aix, Plombières, Luchon, Divonne, à partir de 1883. En 1891, il fait une cure à Divonne-les-Bains. Son état physique est tel qu’il avoue à son médecin : ’"Il y a des jours où j’ai rudement envie de me foutre une balle dans la tête. Je ne peux pas lire, toute lettre que j’écris me donne un mal... Dieu que j’en ai assez de la vie." Les phénomènes morbides s’aggravent et le 6 janvier 1892, après une tentative de suicide (il s’ouvre la gorge avec un coupe-papier) en revenant de chez sa mère (c’est son valet qui le désarme), c’est l’internement à Passy, dans la clinique du docteur Blanche, sur les lieux mêmes où fut soigné Gérard de Nerval. Dix-huit mois de souffrance, entrecoupés de brusques exaltations pendant lesquelles il affirmait communiquer avec l’au-delà.

Guy de Maupassant meurt le 6 juillet 1893, en laissant deux romans inachevés L’Angélus et L’Ame étrangère. Ni la mère ni le père de Guy n’assistent aux obsèques de leur fils. Maupassant a été mis dans un triple cercueil de sapin, de zinc et de chêne, alors qu’il avait exprimé le souhait d’être enseveli en pleine terre, mais, la procédure réglementée de l’inhumation s’y opposa. Il y a présent la comédienne Mme Pasca, le compositeur Albert Cahen, les écrivains Alexandre dumas fils, Jean Lorrain, Henry Roujon, Catulle Mendès, Henry Céard, Marcel Prévost, Paul Alexis, Henri Lavedan, José Maria de Heredia... Tête nue, le lorgnon embué, Zola prend la parole. Il est si bouleversé que, par moments, sa voix s’étrangle.

 
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